La Lettre électronique de Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret
Numéro 786 du 18 mai 2020
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« Relocaliser » : oui, mais comment ?
 
L’affaire des masques a ouvert les yeux de tous. Alors que la production de masques ne relève pas d’un process industriel très compliqué, ni sophistiqué, il est apparu, d’une part, que les réserves étaient devenues insuffisantes, que cela avait conduit nos dirigeants à déclarer que leur port n’était pas nécessaire, faute qu’on puisse en disposer en nombre suffisant, avant de dire exactement le contraire et, d’autre part, que nos entreprises n’étaient pas en mesure d’en produire le nombre requis à court terme et que cela nous contraignait, comme d’autres pays, à être strictement dépendants de la Chine dans un domaine où rien ne rendait, ou rien n’aurait dû rendre, cette dépendance inéluctable.
Et il est apparu très largement qu’au-delà des masques, la question se posait, pourrait se poser, et se poserait très certainement, pour bien d’autres productions. Il est ainsi certains médicaments pour lesquels la production est quasiment l’apanage exclusif de la Chine ou de l’Inde. Il en est de même pour telle ou telle pièce dans l’industrie automobile. Et il n’est pas besoin d’évoquer la production de smartphones et de supports du numérique ou de l’informatique puisque chacune et chacun sait ce qu’il en est.
En un mot, nous mesurons concrètement aujourd’hui combien la « division internationale du travail », telle qu’on l’a laissée se développer au cours de plusieurs décennies n’a pas créé la meilleure situation possible pour notre pays et pour d’autres, ni le meilleur des mondes possible.
Du coup, Jean-Pierre Chevènement et Arnaud Montebourg redonnent de la voix et rappellent qu’ils ont plaidé pour une politique industrielle plus volontariste et pour le « made in France ».
D’autres avaient, à rebours, fait valoir les dangers du protectionnisme, puisque nous exportons nombre de nos productions. Et l’on me permettra de dire qu’il est, à cet égard, vain de ressusciter d’antiques caricatures. Ainsi Michel Rocard, qui avait plaidé, comme François Mitterrand, pour une forte politique européenne, et qui avait dit qu’il fallait prendre en compte la réalité du marché, avait toujours ajouté que le marché était myope et que la volonté politique était indispensable. Il fut – aussi – ministre du Plan et inventa les contrats de plan État-Région. Je ne l’ai jamais entendu s’opposer à l’idée d’une politique industrielle.
Toujours est-il qu’aujourd’hui chacun mesure combien cette politique industrielle fait défaut et combien il faut « reprendre la main » face à la division internationale du travail qui s’est imposée dans l’industrie, mais aussi dans d’autres domaines, y compris dans certains secteurs de l’agriculture et des services, et que cela appelle une forte mobilisation de la France et de l’Europe.

Au-delà des mots et des slogans faciles, j’évoquerai plusieurs pistes.
• Il y a d’abord une question culturelle. La France peut se prévaloir de nombreuses écoles d’ingénieurs de qualité, et dont certaines sont très prestigieuses. Comparons le nombre de celles et ceux qui, à leur sortie, devenaient ingénieurs il y a soixante-dix ans, cinquante ans et maintenant. On verra que le chiffre n’a cessé de diminuer au profit de ceux qui rejoignent la finance ou les sociétés d’audit, pour ne citer qu’elles. La France a, certes, besoin de banquiers et d’auditeurs. Elle a aussi besoin, grand besoin, de jeunes et de moins jeunes pleinement impliqués dans les entreprises de production et dans l’industrie. Notre passé comme notre présent montrent que nos capacités ne manquent pas dans ces domaines, lorsque la volonté existe, aux plans français et européen. Nous pensons à Airbus bien sûr, mais pas seulement. Et il ne s’agit pas uniquement des grandes écoles – mais aussi de toutes les filières techniques, technologiques et de l’apprentissage qui peuvent conduire au plus haut niveau, contrairement à certaines légendes, par ailleurs tenaces.

• Les innombrables adeptes du « il n’y a qu’à » déclareront derechef qu’il suffit de produire en France des masques, médicaments, pièces d’automobile ou d’électronique qu’on fabrique en Chine ou ailleurs. L’ennui, c’est que sauf à bafouer toutes nos règles salariales et sociales, ce qui est impensable, il n’est pas possible de produire lesdits biens au même prix que nos concurrents. Et on ne pourra donc relever le défi que si on est meilleur quant à la modernisation des process de production et à la « compétitivité », mais aussi si l’on revoit l’échelle des salaires et des revenus. Il a fallu le Covid-19 pour que nos dirigeants se rendent compte que nos infirmières, aides-soignantes et et aides à domicile étaient notoirement sous-payées. Il faudra mieux les payer. Mais cela vaudra aussi pour nombre d’autres tâches si l’on veut relocaliser nos productions. Il faudra de même que les consommateurs acceptent de payer les produits français à leur juste prix, incluant la juste rémunération de celles et de ceux qui les produisent. On a vu cette tendance se dessiner à la faveur de la crise sanitaire. Il faudra la conforter.

• On voit en conséquence que rien ne sera possible sans une volonté politique forte aux plans national et européen. Non, la politique industrielle n’est pas, et ne doit pas être, un gros mot. Il faudra donc de forts investissements publics dans ces domaines. Cela peut paraître paradoxal en ce moment où notre endettement s’accroît très sensiblement. C’est néanmoins indispensable. Et cela suppose donc, à l’évidence, une autre répartition et affectation des revenus disponibles. Il est clair que notre fiscalité doit être plus juste pour les particuliers. Mais elle doit aussi, pour les entreprises, être plus efficace : il faut que l’on taxe bien davantage les dividendes distribués que les profits investis dans l’outil de travail pour l’améliorer, le rendre plus performant et développer l’emploi. Cela vaut aussi pour l’épargne ou les assurances-vie : des réformes sont indispensables pour orienter les sommes déposées vers le risque de l’entreprise, de la production, de la « création de valeur » – plutôt que vers de stériles thésaurisations.
Je terminerai en citant Thomas Piketty qui écrivait dans Le Monde des 10 et 11 mai qu’il fallait « remettre en cause un certain nombre de tabous dans la sphère monétaire et fiscale, qui doit enfin être mise au service de l’économie réelle et d’objectifs sociaux et écologiques. »
Jean-Pierre Sueur
Municipales
Élection des maires et des adjoints

Le décret fixant la date d’entrée en fonction des conseillers municipaux des 30 139 communes dont le conseil municipal a été élu au complet le 15 mars dernier est paru. Il fixe la date du 18 mai. Conformément à la loi, l’élection des maires et des adjoints aura lieu, dans ces communes, entre cinq et dix jours après cette date, soit entre les 23 et 28 mai.
Justice
Conditions de publication d’un décret créant le traitement "Datajust"

Par la question écrite ci-dessous, Jean-Pierre Sueur a interpellé Nicole Belloubet, ministre de la Justice, garde des Sceaux, sur les conditions de publication d’un décret créant le traitement automatisé de données à caractère personnel « Datajust ».

Publication du décret n° 2020-356 portant création du traitement « DataJust »
M. Jean-Pierre Sueur appelle l’attention de la Ministre de la Justice sur la parution du décret n° 2020-356 du 27 mars 2020 portant création du traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « DataJust ». Ce décret permet au ministère de la Justice de mettre en œuvre, pour une durée de deux ans, un traitement automatisé de données à caractère personnel ayant pour finalité de développer un référentiel afin d’évaluer financièrement les préjudices. Or, des associations de protection des victimes de médicaments ainsi que des professionnels œuvrant dans le domaine de la Justice regrettent de ne pas avoir été consultés préalablement à la publication de ce décret qui a par ailleurs été publié dans en période de crise sanitaire bien qu’ilne présente pas de caractère d’urgence. Sur le fond, ces associations et ces professionnels craignent que l’algorithme mis en œuvre dans ce traitement puisse poser des problèmes au regard du principe de personnalisation de la réparation des préjudices. Dans son arrêt du 20 novembre 2014, la Cour de Cassation a ainsi réaffirmé l’importance de ce principe en indiquant, dans son jugement que « la réparation du préjudice doit correspondre à ce dernier et ne saurait être forfaitaire ». Il lui demande donc quelles mesures elle compte prendre pour garantir que la mise en place de l’outil « DataJust » ne se traduira pas par l’instauration de barèmes en matière de réparation et conséquemment par une remise en cause de la personnalisation de la réparation des préjudices.
Orléans
Michel Ricoud

Tristesse à l’annonce du décès de Michel Ricoud, militant et élu communiste très sincère, d’un dévouement de toujours à toutes les personnes en précarité et à la cause du logement social. Dans notre long parcours politique, nous avons eu des divergences et des désaccords, mais nous avons aussi connu des moments d’union et de rassemblement, en particulier dans la dernière période. Merci, Michel, d’avoir toujours œuvré pour « l’humain d’abord ».
JPS
Arts
Typographie : histoires, mythes et symboles
par Frédéric Tachot
C’est un livre rare, précieux. C’est un livre d’art – une œuvre d’art. Car son auteur, Frédéric Tachot, « typographe-pressier », est à la fois un artisan et un artiste. Il porte en lui toute la grandeur et la noblesse de la corporation des imprimeurs – ces imprimeurs qui, depuis Gutenberg, jouèrent un rôle considérable dans l’histoire intellectuelle, politique et sociale. Ils ont beaucoup œuvré pour donner à notre langue, le français, et à d’autres, la forme qu’elles ont. Ce livre conte leur histoire, mais aussi les mœurs, « mythes et symboles » de la profession, en cinq chapitres empruntant leurs titres au Pentateuque puisque l’histoire a retenu « la Bible comme le premier ouvrage imprimé en typographie en Occident. » Il y a une totale harmonie entre la forme de cet ouvrage – travail de typographie d’une singulière beauté – et ce qu’il narre, preuve s’il en fallait, que la sempiternelle distinction entre forme et fond n’a pas de pertinence.
Les mots du métier sont expliqués, son histoire est restituée, non pas de manière froide et technique, mais avec passion : la passion du bel ouvrage. Et aussi la passion pour tous ceux, connus ou méconnus, qui en furent les acteurs. Sans oublier l’Orléanais Étienne Dolet qui « en marchand vers l’échafaud, se moquant encore une fois de la douleur, aurait lancé en ricanant : "Ce n’est pas Dolet qui souffre, mais la foule compatissante". »
Merci à Frédéric Tachot de m’avoir écrit qu’il avait façonné – dans tous les sens du terme – cet ouvrage « en souvenir de l’époque où le plomb des caractères donnait aux mots un poids certain. »
Jean-Pierre Sueur
PS. J’ajoute un mot pour conseiller vivement à tous ceux qui ne l’ont pas encore fait d’aller visiter l’« Atelier Musée de l’Imprimerie » (AMI) à Malesherbes. Ce remarquable musée qui présente de manière très vivante l’histoire de l’imprimerie et des médias de Gutenberg à nos jours, est unique en Europe. Merci encore à Jean-Paul et Chantal Maury sans lesquels il n’aurait pas vu le jour.
 
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